Cyrille Harpet

Enseignant-chercheur
Analyse du risque en santé environnement travail, Département Santé Environnement Travail – Génie Sanitaire
Chercheur associé UMR 5600 Environnement Ville et Société- Labex Intelligence des Mondes Urbains.

1. Pourriez-vous résumer votre formation ainsi que votre parcours professionnel ?

De formation initiale en anthropologie et philosophie des sciences (DEA d’anthropologie de l’université Lyon 2, DU d’Anthropologie Biologique à la Faculté de Médecine de Marseille La Timone, d’un doctorat de philosophie des sciences de l’Université Lyon 3) puis d’un Mastère spécialisé en Management de l’Environnement de l’INSA de Lyon, j’ai tenté de conjuguer sciences humaines, sociales et ingénierie de l’environnement. Tout a démarré avec la problématique de la gestion des déchets (ménagers, urbains puis industriels). Ma première grande expérience professionnelle fut celle réalisée dans l’industrie chimique (Rhône-Poulenc, Aventis), en tant que chargé de mission Environnement, pour la mise en place d’une filière de collecte des déchets issus des produits et emballages de pesticides (aujourd’hui, une société SAS est devenue l’éco-organisme en charge de cette filière à l’échelle nationale, la société ADIVALOR).

Dans le même temps, les industriels étaient confrontés à la problématique des risques sanitaires des applicateurs et usagers des pesticides. D’où une seconde mission confiée de concevoir une étude d’évaluation des risques, en considérant des paramètres agronomiques (surfaces cultivées et traitées, types de cultures, modes traitement), techniques (fréquences, durées des applications, quantités de produits appliqués, familles de produits, etc.) puis toxicologiques (caractérisation des risques et dangers des produits, des substances actives, etc) et enfin la modélisation des scénarios d’exposition. J’étais ainsi amené à contribuer à la conception d’une méthode d’évaluation des risques sanitaires relatifs aux pesticides, et ce dans le cadre de la commission des toxiques du ministère de l’agriculture. D’où une première transition de l’environnement vers la santé.

Aujourd’hui, c’est le champ de la santé publique dans les projets et documents d’aménagement du territoire et d’urbanisme qui est celui prioritaire dans les axes de recherche en santé environnement. Comment intégrer la santé publique dans la conception et l’aménagement des territoires ? Ce sont deux cultures très éloignées, celle de la santé et celle de l’urbanisme, qu’il devient impératif de concilier (cf notre article, C. Harpet, A. Roué-Le-Gall, « Évolution de la prise en compte de l’environnement et la santé dans le champ de l’urbanisme : nécessite´ d’une approche intégrée », revue ERS, Environnement, Risques & Santé, 2013, Volume 12, Numéro 3, John Libbey Eurotext, Paris, mai-juin 2013).

2. Qu’est-ce qui vous a incité à vous orienter vers les domaines de la santé publique et de l’environnement ?

La seconde transition de l’environnement vers la santé publique s’est réalisée lors d’une mission de terrain à Madagascar sur la décharge d’Antananarivo, auprès de la population vivant des déchets ménagers et urbains (fouilleurs trieurs), en appui auprès de l’ONG Médecins sans Frontières et de l’association locale Akamasoa.

La troisième transition s’est réalisée avec une enquête de recherche pour l’INVS et le BRGM entre 2003 et 2004, dans le contexte post-crise de l’affaire de la papeterie de Mennecy (Essonne). Il s’agissait de procéder à une série d’entretiens auprès des acteurs de cette longue affaire d’odeurs et de pollution industrielle ayant affecté la population durant une dizaine d’années. L’analyse des controverses autour de la perception sociale des risques et des procédures d’études et expertises conduites pour résoudre une situation de conflit social local a permis de faire ressortir les dysfonctionnements non seulement en termes de communication mais aussi en termes de gestion de crise. Les revendications de « risques sanitaires » ont pris le relais sur une situation de « gêne » devant insupportable pour les riverains, au point de réclamer une enquête épidémiologique.

 

3. Êtes-vous à l’initiative de la création du master de santé publique et risques environnementaux ? Pourriez-vous nous en dire un peu plus ? Quelles ont été les idées fondatrices de ce projet ?

Les enseignants-chercheurs à l’origine de ce master avaient déjà une longue expérience des formations en Santé Publique et Environnement dans plusieurs établissements, mais de façon « dispersée ». L’idée de conception d’un master spécialisé et porté par 4 établissements légitimes et en partenariat (co-habilitation) est née d’une nécessité de regrouper les compétences scientifiques et de gagner en visibilité institutionnelle. C’est quasiment la première formation supérieure destinée à la recherche ayant ainsi été montée et habilitée dès 2006. Ensuite, les méthodes d’évaluation des risques en Santé-Environnement forment le pivot de cette formation, et leur évolution tend à les rendre appropriées pour de nouvelles problématiques (les produits cosmétiques, les nanoparticules, etc.), de nouvelles échelles (aires urbaines, aires régionales) et dans des cadres institutionnels (démarche d’Evaluation environnementale stratégique, Étude d’impact des projets d’urbanisme).

4. Quel profil d’étudiant privilégiez-vous pour intégrer ce master ?

Les profils attendus sont ceux relevant principalement des sciences de la santé au sens médical du terme (pharmacie, médecine, biologie et sciences du vivant), et des sciences de l’environnement sous l’angle des facteurs de risques (polluants, xénobiotiques). Ensuite, il s’agit dans ces parcours de justifier d’enseignements préalables en Santé Publique et en Environnement, notamment en épidémiologie, en toxicologie, en santé-environnement. Enfin, étant donné la place prépondérante des méthodes en épidémiologie quantitative, il est impératif de disposer d’une forte compétence en statistiques.

5. Qu’attendez-vous de l’étudiant en master ? En parcours professionnel ? En parcours recherche ?

En parcours Recherche, les candidats doivent présenter un goût prononcé pour le développement des connaissances, du questionnement, de l’analyse critique, et non pas d’une simple « accumulation de savoirs ». En effet, le profil du chercheur se vérifie à travers sa capacité à soulever des problématiques, à énoncer des hypothèses pour à tout mettre en œuvre pour les vérifier avec méthode. Cela suppose donc une appétence pour la prise de risques, des essais, des erreurs et parfois des égarements. Le chercheur sait cultiver le doute, mais engage de suite une procédure de vérifications de ce dont il doute, même sur ce dont il croit détenir la certitude. Cela exige aussi une modestie quant aux débouchés de ses initiatives et expérimentations, même si la méthode, la rigueur en permettent l’exercice contrôlé. J’irais même jusqu’à dire que le chercheur en santé publique et environnement est celui à qui l’on tolère ou que l’on autorise à des prises de risques, contrôlées certes, car ne devant pas « nuire » (primum non nocere) pour la production de connaissances, la capacité réflexive et donc de remise en question d’évidences, de prétendus acquis voire de certitudes établies.

Pour le parcours professionnel, les exigences sont portées plutôt vers la capacité d’analyse de situations à risques, en temps réel et sur des besoins plus actuels. En effet, c’est face à des contraintes qui s’imposent aux acteurs économiques et institutionnels (évolution réglementaire par exemple, conjoncture économique), ou encore à un plan ou programme de gestion de risques que le professionnel aura à concevoir, mettre en œuvre, suivre et évaluer. Les capacités d’intervention et de gestion des risques sont ainsi attendues, dans des interactions fortes avec l’ensemble des acteurs (les parties-prenantes).

6. Avez-vous des nouvelles d’anciens diplômés du master ?

L’association ASPERISK permet de maintenir ce lien inter-promotions, malgré les distances, les parcours très différenciés et les orientations prises, pour constituer un réseau d’entraides et de confiance. Toute communauté de professionnels crée des liens de cooptation, facilitant des prises de contact, car la reconnaissance des mêmes compétences et des aptitudes permet de gagner du temps dans les recrutements. L’essentiel pour le corps enseignant est en premier de doter chaque promotion des compétences reconnues (des exigences académiques) puis de les faire reconnaître à l’extérieur, dans les divers secteurs d’activités. A ce titre, les étudiants diplômés sont les meilleurs promoteurs et garants de la qualité de la formation si les postes occupés le sont bien pour les compétences exigées.

7. Avez-vous eu l’occasion de travailler avec certains d’entre eux ?

Oui, au sein de certaines Agences régionales de santé (ARS).

8. Quels conseils donneriez-vous aux futurs professionnels de santé publique et de l’environnement ?

Je considère 3 axes de promotion de ces métiers pour l’avenir :

– Expliquer ce champ de compétences : une nécessaire reconnaissance de ces compétences auprès des acteurs économiques et institutionnels (entreprises, collectivités locales, organisations internationales, ONG, etc.), quant à leur utilité sociale (la prévention des risques, l’amélioration des conditions de vie et de travail), quant à leur fonction d’expertise sur des problématiques complexes (interfaces santé-environnement) et peu « perceptibles » par le grand public sauf en cas de crises,

– Une expérience étrangère : une ouverture vers l’international indéniable et nécessaire, avec donc la pratique d’une seconde langue, de façon à exporter ces compétences, à les faire valoir auprès de pays non encore dotés de ces compétences et pourtant déjà confrontés à des situations sanitaires s’aggravant (Chine par exemple)

– Une inscription de ces connaissances : une valorisation de ces travaux et compétences par la voie de publications, de rapports d’expertise, de travaux formalisés (articles, rapports, conférences, exposés, forums) sur plusieurs supports de médias. Les étudiants, en parcours Recherche ou Professionnel doivent apprendre à laisser des « traces », des « empreintes » de leurs savoirs, non pas seulement aux spécialistes, mais plus largement auprès du grand public.